L’Obsolescence de l’homme de Günther Anders

Rien ne discrédite aujourd’hui plus promptement un homme que d’être soupçonné de critiquer les machines.

Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, Introduction, 1956

L’Histoire étant sans cesse à fouiller et à questionner, il serait présomptueux de tirer en quelques lignes des conclusions globales concernant les conséquences de la Seconde Guerre Mondiale pour l’humanité toute entière. Cependant, la lecture d’œuvres telles que celle dont il est question ici, nous rappelle en quoi le fascisme nazi et sa conquête des corps et des esprits à une échelle jamais vue, le développement et l’utilisation de l’arme atomique ou encore le procès de Nuremberg ont radicalement secoués le travail des penseur-se-s qui furent témoins de ces événements.

L’un d’entre elles-eux, Günther Anders, rassemble et publie en 1956 un recueil de quatre textes sous le titre : L’Obsolescence de l’homme, sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle. Comme aime à l’assumer son auteur, cette oeuvre peine à entrer dans les cases que chérissent les défenseurs des cloisons académiques hermétiques. Débordant parfois de la stricte philosophie pour nous livrer son analyse critique du progrès technique dans la société capitaliste, Günther Anders nous lègue un travail qui entre parfaitement dans l’idée que nous nous faisons de cette art de penser ce qu’est l’humain (voir par exemple notre article sur Alain Guyard).

Qu’on dise des tomates qu’elles sont des « fruits » ou des « légumes », cela n’a pas d’importance, pourvu qu’elle nous nourrissent.

Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, Introduction, 1956

En reproduisant ici quelques extraits de l’oeuvre, nous espérons vous faire toucher du doigt ce qui n’a cessé de nous frapper au fil des pages. Malgré plus d’un demi siècle nous séparant de sa parution, L’Obsolescence de l’homme vient éclairer et décrire avec pertinence des problématiques qui n’ont cessé de se renforcer. C’est d’ailleurs pour cela qu’il est cité par des auteur-e-s actuel-le-s comme Bernard Stiegler ou par des collectifs cherchant des alternatives aux voies sans issues que nous offrent le néolibéralisme.

Par notre liberté prométhéenne illimitée de produire toujours du nouveau, liberté à laquelle nous payons le tribut d’une pression qui ne se relâche jamais, nous avons – en tant qu’êtres temporels – procédé en dépit du bon sens, si bien que, maintenant, nous sommes en retard sur ce que nous avons-nous-mêmes projeté et produit, nous progressons lentement, avec la mauvaise conscience que nous inspire l’ancienneté du chemin que nous suivons, quand nous ne nous contentons pas de traîner comme des sauriens hagards au milieu de nos instruments.

Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, Introduction, 1956

Pour Anders, la crise planétaire, se terminant par deux bombardements atomiques, que vient de vivre l’humanité en 1945, est une étape de plus dans un processus historique de “progrès” qui lui semble désormais prendre une nouvelle dimension. En effet, le genre humain dispose alors pour la première fois d’une technologie assez puissante pour précipiter sa fin. C’est dans ce contexte, alors que la prise de conscience des dégâts du mode production capitaliste sur l’environnement est faible, qu’Internet n’existe pas, que la fusion du corps humain et des instruments techniques n’est pas à l’ordre du jour, que l’auteur nous incite à la critique.

« Qui suis-je désormais, se demande le Prométhée d’aujourd’hui, bouffon de son propre parc de machines. Qui suis-je désormais ? »
C’est donc par rapport à ce nouveau modèle qu’il faut considérer le désir que nourrit l’homme d’aujourd’hui de devenir un self-made man, un produit : s’il veut se fabriquer lui-même, ce n’est pas parce qu’il ne supporte plus rien qu’il n’ait fabriqué lui-même, mais parce qu’il refuse d’être quelque chose qui n’a pas été fabriqué ; ce n’est pas parce qu’il s’indigne d’avoir été fabriqué par d’autres (Dieu, des divinités, la Nature), mais parce qu’il n’est pas fabriqué du tout et que, n’ayant pas été fabriqué, il est de ce fait inférieur à ses produits.

Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, Sur la honte prométhéenne, 1956

On peut aujourd’hui justifier l’existence de n’importe qu’elle machine, si effrayante soit-elle, dès lors que l’on parvient à persuader l’opinion que celui qui la critique est un ennemi des machines. Comme il n’y a rien de plus facile à faire, on finit toujours par y arriver.

Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, Sur la honte prométhéenne, 1956

Les textes rassemblés dans le livre par Günther Anders couvrent également d’autres champs. Contemporain de Theodor W. Adorno et de Max Horkheimer qui publieront la Dialectique de la Raison seulement cinq ans avant L’Obsolescence de l’homme, Anders propose une analyse critique du développement des technologies audiovisuelles (télévision, radio, photographie…) qui ne peut que résonner en nous avec l’emballement connu récemment (informatique, Internet, smartphones…) et ses conséquences sur nos comportements.

Etant pauvre en instincts, l’homme, pour faire véritablement partie du monde, ne pouvait autrefois y accéder qu’après coup, c’est-à-dire a posteriori. Il devait d’abord en faire l’expérience et apprendre à le connaître, jusqu’à ce qu’il soit devenu un homme accompli et expérimenté. La vie était une exploration. Ce n’est pas sans raison que les grands romans de formation décrivaient les chemins, les détours et les voies aventureuses que l’homme devait suivre pour finir par accéder au monde, bien qu’il ait depuis longtemps vécu en son sein. […] Le monde a perdu ses chemins. Nous ne parcourons plus les chemins, on nous « restitue » le monde (au sens où l’on restitue une marchandise mise de côté) ; nous n’allons plus au-devant des événements, on nous les apporte.

Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, Le monde comme fantôme et comme matrice, 1956

Pour autant que l’homme contemporain se soucie encore de penser son existence comme une « vie » et d’en tirer une image de lui-même, il lui suffit pour ce faire de rassembler les photos qu’il a prises. Il n’a plus besoin de faire revenir les images de ce qui a été, si ce n’est du fond de son album.

Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, Le monde comme fantôme et comme matrice, 1956

La technique étant au cœur du propos de Günther Anders, ce dernier n’en n’oublie pas pour autant de traiter de la manière dont elle est produite et au service de quoi elle est mise à profit. Il s’appuie notamment sur le journal qu’il a tenu lors de son exil aux Etats-Unis (où il travailla comme ouvrier). Ainsi il montre comment le mode de production et de consommation de masse fabrique une humanité dégradée et réduite à une existence superficielle et aliénée.

On ne saurait attendre d’hommes oppressés dans leur travail quotidien par l’étroitesse d’une occupation très spécialisée assez peu supportable, et que l’ennui accable, qu’à l’instant où la pression et l’ennui cessent, après le travail, ils puissent aisément retrouver leur « forme humaine », redevenir eux-mêmes (pour autant qu’ils aient encore un « soi »), ou même seulement le vouloir. Le moment où la dure pression à laquelle ils sont soumis se relâche ressemble plutôt à une explosion, et comme ces êtres libérés si soudainement de leur travail ne connaissent rien d’autre que l’aliénation, ils se jettent, lorsqu’ils ne sont pas tout simplement épuisés, sur des milliers de choses différentes, sur n’importe quoi qui puisse relancer le cours du temps après le calme plat de l’ennui et les transporter dans un autre rythme : ils se jettent donc sur la rapide succession de scènes que leur propose la télévision.

Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, Le monde comme fantôme et comme matrice, 1956

Il est quasiment impossible de nous soustraire à un minimum de ces achats qui nous sont présentés et offerts comme de prétendus « musts », c’est-à-dire comme des achats que l’on doit absolument faire. Qui tente de s’y soustraire s’expose au danger de passer pour un « introverti », de perdre son prestige, de compromettre sa carrière professionnelle et de se retrouver sans ressources ; il s’expose même au danger de se rendre moralement et politiquement suspect. Car le refus d’acheter est considéré comme un véritable sabotage des ventes, comme une menace pour les légitimes exigences de la marchandise et, par conséquent, pas seulement comme une chose inconvenante mais aussi, positivement, comme un délit s’apparentant au vol.

Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, Le monde comme fantôme et comme matrice, 1956

Le « vrai » travail et le plus inintéressant des « gagne-pain » ne diffère plus en rien, ni structurellement, ni psychologiquement. D’un autre côté, ce genre de travail a déséquilibré l’homme à un point tel qu’il éprouve à présent le besoin de se trouver un « hobby » pour retrouver équilibre et « détente », pour « passer le temps ». Il éprouve alors, paradoxalement, le besoin de se fixer pendant ses moments de loisirs des objectifs bien réels, et de profiter du loisir dont il dispose pour travailler vraiment tout en s’amusant… C’est ce qu’il fait lorsqu’il recourt à un mode de production obsolète au regard du travail qui lui permet de gagner son salaire, par exemple en faisant de petits travaux de menuiserie ou en cultivant un jardin ouvrier.

Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, Etre sans temps, 1956

Nous ne pouvons bien sûr pas traduire ici toute l’étendue du propos de Günther Anders, mais nous espérons néanmoins vous avoir convaincu que sa lecture intégrale mérite un effort. Mort en 1992, Anders fait partie intégrante, comme Guy Debord, comme Michel Foucault, comme Hannah Arendt (à qui il fut marié), de cette constellation de penseu-se-s du XXème siècle qui nous aident à comprendre les impasses qui se dressent devant nous et à bâtir des alternatives.

Le courage, ce serait d’oser prendre ses propres responsabilités malgré les pressions, et pas seulement celle de l’opinion publique – ce qui dans les dictatures est la plupart du temps impossible. Là où l’on ose prendre ses propres responsabilités, on éveille du même coup la haine de la trahison (comme l’a montré le destin des responsables de l’attentat contre Hitler). En fait, en un temps de conformisme, le courage devient plus ou moins synonymes de trahison ; il devient en tout cas dans le jugement de nos contemporains un véritable motif de suspicion.

303. Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, Sur la bombe et les causes de notre aveuglement face à l’apocalypse, 1956

L’ouvrier d’usine ou l’employé de bureau qui refuserait de continuer à collaborer à la bonne marche de l’entreprise en alléguant que ce qu’elle produit est en contradiction avec sa conscience morale ou avec une loi morale universelle, ou bien que l’utilisation de ce produit est immorale (du moins qu’elle peut l’être), celui-là passerait dans le meilleur des cas pour un fou et ne tarderait pas à subir en tout cas rapidement les conséquences d’un comportement aussi extravagant.

303. Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, Sur la bombe et les causes de notre aveuglement face à l’apocalypse, 1956

Il est à noter que Günther Anders à rassembler en 1980 d’autres textes sous la forme d’un deuxième tome de l’Obsolescence de l’homme.

A voir sur le Web :

Qui est Günther Anders ?

Günther Anders et le pacifisme

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