Dans la disruption, comment ne pas devenir fou ? de Bernard Stiegler

Voué à sombrer dans un automatisme aveuglément clos sur lui-même, visant comme les barbares de Daech « l’épuisement des structures étatiques », comme de toute forme de puissance publique, c’est-à-dire exposée au débat public contradictoire et rationnel, ce capitalisme purement, simplement et absolument computationnel, c’est-à-dire radicalisé, engendre réactivement des radicalisations en tout genre, cependant qu’il ne peut que produire une montée aux extrêmes de l’entropie sur terre, et provoquer avec elle un désespoir planétaire porteur de toute les variétés de la folie.

Bernard Stiegler, Dans la disruption, comment ne pas devenir fou ?, Chapitre Quatre, Administration de la sauvagerie, disruption et barbarie, 2016

La période, disons depuis la fin des années 1990, dans laquelle nous vivons est porteuse d’autant de “révolutions” technologiques que d’un sentiment partagé de désorientation et de crainte pour l’avenir allant bien au-delà de la seule prise de conscience des impasses environnementales dans lesquelles nous mènent le mode de production/consommation mondialisé actuel.

En effet, l’accélération manifeste des possibilités de progrès qu’a permise l’augmentation des capacités de calculs à notre disposition, modifie profondément notre vie. Par exemple le “smartphone” célèbre seulement ses dix ans cette année et il nous est déjà difficile de nous souvenir de comment nous pouvions nous en passer. Ceci s’accompagne de détériorations dans nos rapports à nous-même et aux autres, génératrices de divers formes de désespoir.

Comme vous le verrez également dans notre article Penser la technologie avec Bernard Stiegler, ce dernier est l’un des penseurs actuels proposant une analyse qui nous parait parmi les plus pertinentes. Elle apporte un éclairage encore rare sur les conséquences individuelles et collectives du progrès technique. Les bouleversements technologiques qui ont accompagné l’histoire de l’être humain, et en particulier ceux ayant marqué, la transition vers un mode de production capitaliste, ont en effet des répercussions que beaucoup préfèrent ne pas voir, ne pas penser.

Nous tous, ou presque tous, sommes désormais plus ou moins happés par des objets qui nous sollicitent constamment, de telle sorte que nous ne faisons plus attention à nous-mêmes, ni donc à ce qui, en nous, demande à être réfléchi : nous n’en n’avons plus le temps, pas plus que de rêver. Sans répit, nous sommes pilotés, sinon téléguidés. Il nous devient en conséquence, très difficile d’identifier nos propres pratiques dénégatrices, c’est-à-dire de penser. Car penser, c’est aussi et surtout dépasser en quelque façon une forme de dénégation à l’intérieur de laquelle on s’était installé.
La dénégation, qui est une façon de se mentir à soi-même, est systématiquement suscitée par ce que les « sociétés de marché », devenue massivement addictogènes, instaurent comme autant d’empêchements de penser en installant une infantilisation structurelle des consommateurs, dont les coûteux jouets (tels les automobiles et appareils en tout genre) perdent toute vertu transitionnelle – toute consistance. Ils déchainent de ce fait une tendance massivement régressive […]. Tout un chacun sombre ainsi dans une société « adulescente » […].

Bernard Stiegler, Dans la disruption, comment ne pas devenir fou ?, Chapitre Quinze, Les blessures de la vérité, 2016

Dans son livre Dans la disruption, comment ne pas devenir fou ? paru en 2016, Bernard Stiegler s’interroge plus particulièrement sur le rôle que joue la prise de vitesse technologique (plus ou moins maîtrisée et exploitée par un petit nombre) dans la diminution des raisons communes que nous devrions avoir de vivre et d’espérer. Cet ouvrage constitue un outil essentiel et très complet pour quiconque souhaite comprendre comment les logiques de transgression qui accompagnent toute avancée technique, si elle ne sont pas régulées a posteriori, mènent à l’épuisement des savoirs (savoir faire, savoir vivre et savoir conceptualiser) et donc à des comportements fous.

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Historiquement, la technique n’a jamais fait l’objet d’un choix partagé. Certains acteurs l’ont fait activement advenir et il a fallu réguler ensuite. Contrairement au rêve sociologique d’une technoscience maîtrisée, d’un progrès en pente douce, l’histoire de la technique est celle de ses coups de force et des efforts ultérieurs pour les normaliser.

Jean-Baptiste Fressoz, L’Apocalypse joyeuse, 2012, cité dans Dans la disruption, comment ne pas devenir fou ? (B. Stiegler)

N’appelant ni au pessimisme ni à l’optimisme (deux postures relevant du dénie selon lui) mais au courage dans la pensée de notre situation actuelle, Bernard Stiegler formule dans ce texte de nombreuses pistes à suivre pour ne pas sombrer, par exemple, dans le nihilisme mortifère de Daech ou dans une croyance béate dans la technique prônée par ceux qui l’exploitent à profit (prophètes transhumanistes ou néolibéraux…). Il replace notamment au centre de sa réflexion, le rêve, en tant que préalable à tout progrès réellement humain.

A voir sur le Web :

Interview de Bernard Stiegler autour de la disruption retranscrite sur le site de l’association Ars Industrialis à retrouver dans notre rubrique Lieux, associations, organisations, festivals, réseaux…

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