Le discours de la servitude volontaire d’Étienne de la Boétie

On ne saurait s’imaginer jusqu’à quel point un peuple ainsi assujetti par la fourberie d’un traître, tombe dans l’avilissement, et même dans un tel profond oubli de tous ses droits, qu’il est presque impossible de le réveiller de sa torpeur pour les reconquérir, servant si bien et si volontiers qu’on dirait, à le voir, qu’il n’a pas perdu seulement sa liberté, mais encore sa propre servitude, pour s’engourdir dans le plus abrutissant esclavage.

Etienne de la Boétie, Le discours de la servitude volontaire, 1576, transcription de Charles Teste, 1836

Comment imaginer un seul instant que les mots ci-dessus furent écrits par un jeune homme de 16 ou 18 ans il y a presque cinq siècles ? C’est pourtant bien la prouesse d’Étienne de la Boétie, l’auteur d’un texte dont la portée mérite le qualificatif d’universelle tant il se révèle d’une actualité saisissante. Tout comme d’autres œuvres de cette période, Le Prince de Nicolas Machiavel par exemple, l’essai (le pamphlet diront certain-e-s) philosophique et politique intitulé Le discours de la servitude volontaire, n’a cessé d’accompagner les pensées et actions de celles et ceux que le pouvoir d’un petit nombre sur le grand nombre inquiète.

En effet, en proposant une analyse des causes de la domination des peuples et de son maintien, on ne peut s’empêcher de penser aux travaux qui suivront de Baruch Spinoza (voir notamment le Traité theologico-politique ) ou à tout le courant progressiste et libertaire, d’Henry David Thoreau, à Simone Weil, Michel Foucault, Gilles Deleuze et Félix Guattari, en passant par l’anarchisme

Ce désir, cette volonté innée, commune aux sages et aux fous, aux courageux et aux couards, leur fait souhaiter toutes choses dont la possession les rendrait heureux et contents. Il en est une seule que les hommes, je ne sais pourquoi, n’ont pas même la force de désirer. C’est la liberté : bien si grand et si doux ! que dès qu’elle est perdue, tous les maux s’ensuivent, et que, sans elle, tous les autres biens, corrompus par la servitude, perdent entièrement leur goût et leur saveur.

Etienne de la Boétie, Le discours de la servitude volontaire, 1576, transcription de Charles Teste, 1836

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Alors que les citoyen-ne-s des démocraties “représentatives” modernes semblent toujours chercher désespérément des moyens de mieux répartir le pouvoir politique, alors que dans l’instabilité, les gouvernements légifèrent pour étendre les moyens de restreindre les libertés, alors que par le monde peu de régimes autocratiques subsistent, alors que les résistances semblent faibles face à l’étendue des droits bafoués, il nous paraît indispensable de relire et de s’approprier Le discours de la servitude volontaire afin d’y puiser la force d’esquisser des alternatives aux logiques de domination toujours à l’œuvre.

Ce ne sont pas les bandes de gens à cheval, les compagnies de gens à pied, en un mot ce ne sont pas les armes qui défendent un tyran, mais bien toujours (on aura quelque peine à le croire d’abord, quoique ce soit exactement vrai) quatre ou cinq hommes qui le soutiennent et qui lui assujettissent tout le pays. Il en a toujours été ainsi que cinq à six ont eu l’oreille du tyran et s’y sont approchés d’eux-mêmes ou bien y ont été appelés par lui pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les complaisants de ses sales voluptés et les co-partageants de ses rapines.

Etienne de la Boétie, Le discours de la servitude volontaire, 1576, transcription de Charles Teste, 1836

Notons enfin que Dominique Rongvaux, comme il l’avait fait avec l’Éloge de l’Oisiveté de Bertrand Russell, a adapté Le discours de la servitude volontaire au théâtre. Ayant eu la chance d’assister à une des représentations de ce spectacle qui renforce encore l’actualité et la justesse du propos du jeune amis de Montaigne, nous vous le recommandons chaudement.

A voir sur le Web :

Une Vie, une œuvre : Étienne de La Boétie (1530-1563)

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