La société du spectacle de Guy Debord

L’aliénation du spectateur au profit de l’objet contemplé (qui est le résultat de sa propre activité inconsciente) s’exprime ainsi : plus il contemple, moins il vit ; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir.

Guy Debord, La Société du Spectacle, I. la séparation achevée, 30, 1967

Au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, les arts sont sous le choc des horreurs dont ont pu faire preuve l’être humain. Ce chaos a trouvé une partie de son origine non seulement dans les lendemains de la Première Guerre Mondiale, mais aussi dans une des premières crises majeures du capitalisme avec pour point d’orgue la crise de 1929. Au-delà du patrimoine matériel, c’est l’ensemble des valeurs humaines qui sont en ruines.

C’est dans ce contexte qu’un certain nombre d’intellectuel-le-s vont entreprendre une remise en cause profonde des codes de leurs champs d’action respectifs (cinéma, littérature, théâtre…). Parmi la constellation d’artistes et de penseur-se-s (André Breton, Jacques Prévert, Hannah Arendt, Louis Aragon, George Bataille, Jean-Paul Sartre, Pablo Picasso, Simone de Beauvoir…) engagé-e-s dans cette dynamique, Guy Debord ne fait pas partie des plus cité-e-s. Il est pourtant l’auteur d’un ouvrage qu’il nous parait important de faire figurer parmi les plus pertinents : d’une part pour la construction d’alternatives radicales au modèle politico-économique dominant ce début de XXIème siècle, d’autre part en vue d’une critique des tentatives passées.

La bourgeoisie est venue au pouvoir parce qu’elle est la classe de l’économie en développement. Le prolétariat ne peut être lui-même le pouvoir qu’en devenant la classe de la conscience.

Guy Debord, La Société du Spectacle, IV. le prolétariat comme sujet et comme représentation, 88, 1967

Après avoir pris part à l’Internationale Lettriste et dix ans après la création de l’Internationale Situationniste (voir ci-dessous ainsi que les concepts de dérive et de psychogéographie), Guy Debord publie en 1967, La société du spectacle. Cet essai aux frontières de la philosophie et du politique est rédigé sous forme de courtes assertions, le rendant d’autant plus percutant.

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S’émanciper des bases matérielles de la vérité inversée, voilà en quoi consiste l’auto-émancipation de notre époque. Cette « mission historique d’instaurer la vérité dans le monde », ni l’individu isolé ni la foule atomisée soumise aux manipulations ne peuvent l’accomplir, mais encore et toujours la classe qui est capable d’être la dissolution de toutes les classes en ramenant tout le pouvoir à la forme désaliénante de la démocratie réalisée, le Conseil dans lequel la théorie pratique se contrôle elle-même et voit son action.

Guy Debord, La Société du Spectacle, IX. l’idéologie matérialisée, 221, 1967

Il serait présomptueux de prétendre rendre compte ici des apports possibles de ce livre. Nous en avons retenu une analyse pertinente des mécanismes en jeu dans les sociétés bureaucratiques capitalistes et communistes. Alors que la révolte de 1968 n’a pas encore eu lieu, que les technologies de l’information et du divertissement de masse en sont à leur balbutiement et pas encore totalement mondialisées, Guy Debord voit venir la marchandisation généralisée au vivant et au territoire, les mécanismes de contrôle diffus de la population, l’instrumentalisation des peurs, le culte du statut médiatique…

Sous-produit de la circulation des marchandises, la circulation humaine considérée comme une consommation, le tourisme, se ramène fondamentalement au loisir d’aller voir ce qui est devenu banal. L’aménagement économique de la fréquentation de lieux différents est déjà par lui-même la garantie de leur équivalence. La même modernisation qui a retiré du voyage le temps, lui a aussi retiré la réalité de l’espace.

Guy Debord, La Société du Spectacle, VII. l’aménagement du territoire, 168, 1967

Avant de vous lancer dans la lecture de La société du spectacle, nous vous recommandons d’écouter et de visionner les documents ci-dessous. En effet, Patrick Marcolini, philosophe et historien des idées spécialiste du mouvement situationniste (également auteur d’articles dans la revue Offensive), nous permet d’entrer progressivement dans la pensée de Guy Debord :

Enfin, il est impossible d’aborder La société du spectacle sans parler de Commentaires sur la société du spectacle. Cet autre essai de Guy Debord, paru vingt ans après le premier (en 1988) et six ans avant la mort de l’auteur (en 1994), expose la pertinence et les manques de l’analyse de 1967. Cet ouvrage, écrit dans un style toujours aussi percutant, complète un propos d’une actualité frappante.

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Un financier va chanter, un avocat va se faire indicateur de police, un boulanger va exposer ses préférences littéraires, un acteur va gouverner, un cuisinier va philosopher sur les moments de cuisson comme jalons dans l’histoire universelle. Chacun peut surgir dans le spectacle afin de s’adonner publiquement, ou parfois pour s’être livré secrètement, à une activité complètement autre que la spécialité par laquelle il s’était d’abord fait connaître. Là où la possession d’un « statut médiatique » a pris une importance infiniment plus grande que la valeur de ce que l’on a été capable de faire réellement, il est normal que ce statut soit aisément transférable, et confère le droit de briller, de la même façon, n’importe où ailleurs.

Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, IV, 1988

PS : 50 ans après la révolte de mai 1968, nous vous incitons vivement à regarder la vidéo ci-dessous dans laquelle l’écrivain et journaliste Sergio Ghirardi nous rappelle de manière très complète comment cette période s’est insérer dans l’histoire de la pensée progressiste et libertaire, grâce notamment aux situationnistes et à Guy Debord. Cette intervention organisée par les Amis du Monde Diplomatique et le montage réalisé intégrant de nombreux commentaires sont une source documentaire qui nous semble très importante pour quiconque souhaite y voir plus clair dans les articulations des différents mouvements de critique radicale du capitalisme et de l’Etat :

A voir sur le Web :

Film La société du spectacle de 1973

Les articles dédiés du Laboratoire Urbanisme Insurrectionnel (voir notre section Bavarder ailleurs) : Psychogéographie, DEBORD : mode d’emploi du détournement, DEBORD : la planète malade, Internationale lettriste et urbanisme

« Dérive et psychogéographie », par Emmanuel Guy

 

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