Le Quai de Wigan de George Orwell

It is only when you meet someone of a different culture from yourself that you begin to realise what your own beliefs really are. (C’est seulement quand on rencontre quelqu’un d’une culture différente de la nôtre qu’on commence à réaliser ce que sont nos propres convictions.)

George Orwell, The Road to Wigan Pier, Part II, X, 1937

Connu presque exclusivement du grand public pour son chef d’œuvre, le roman dystopique intitulée 1984, paru quelques mois avant sa mort en 1949, George Orwell (Eric Arthur Blair de son vrai nom) l’est beaucoup moins pour le reste de son travail. Ce dernier est pourtant tout aussi brillant et il nous parait important de le (re)découvrir aujourd’hui pour divers aspects nous tenant particulièrement à cœur.

But it is no use saying that people like the Brookers are just disgusting and trying to put them out of mind. For they exist in tens and hundreds of thousands; they are one of the characteristic by-products of the modern world. You cannot disregard them if you accept the civilisation that produced them. (Mais il est inutile de dire que les gens comme les Brookers nous dégoûtent et d’essayer de les ignorer. De fait ils existent par dizaines et centaines de milliers; ils sont l’un des produits dérivés caractéristiques du monde moderne. On ne peut les ignorer si on accepte la civilisation qui les a produits.)

George Orwell, The Road to Wigan Pier, Part I, I, 1937

En 1936, l’éditeur Victor Gollancz commande à George Orwell un reportage sur les conditions de vie de la classe ouvrière des comtés du Lancashire et du Yorkshire. Dans ces régions fortement marquées par l’exploitation minière et le chômage, les populations subissent de plein fouet la grande crise du capitalisme suivant l’effondrement boursier de 1929 et vivent dans une misère noire. Le Quai de Wigan (The Road to Wigan Pier) qui paraitra l’année suivante est un précieux témoignage en deux parties, écrit dans le style clair et tranchant dont l’auteur ne se séparera jamais tout au long d’une vie aussi courte qu’intense.

La première partie est un compte-rendu fidèle des expériences qu’a vécues George Orwell en travaillant et habitant deux mois dans les conditions des ouvrier-ère-s les plus pauvres d’Angleterre. Le résultat fait partie de ces récits qui produisent selon nous ces histoires qui font l’Histoire. Tout comme pour son premier reportage autobiographique Down and out in Paris and London (Dans la dèche à Paris et à Londres) paru en 1933, l’auteur n’a pas hésité à se mettre en situation. En vivant au cœur de la pourriture des bidonvilles, en dressant le bilan comptable invivable de ces familles que les exploitants miniers font survivre au juste besoin de leur force de travail, en descendant son mètre quatre-vingt huit dans les minuscules galeries souterraines pour extraire le charbon, George Orwell nous jette à la figure la face cachée (et souvent niée) du capitalisme fossile sur lequel nous sommes encore confortablement assis-e-s.

But unfortunately, you do not solve the class problem by making friends with tramps. At most you get rid of some of your own class-prejudice by doing so. (Mais malheureusement, on ne résout pas le problème des classes en devenant amis avec des clochards. Au mieux, on se débarrasse de nos propres préjugés de classe en faisant cela.)

George Orwell, The Road to Wigan Pier, Part II, X, 1937

Dans la seconde partie du livre, que l’éditeur eut des scrupules à publier, Orwell prend du recul sur ce qu’il a vécu et nous livre son analyse politique d’une période charnière qui précède la Seconde Guerre Mondiale. Alors que les fascismes progressent partout en Europe, il tente de comprendre pourquoi le socialisme, dont il partage les idées fondatrices d’égalité et de justice, ne parvient pas à sortir d’impasses telles que l’élitisme des promoteur-se-s d’une théorie éloignée des causes ouvrier-ère-s ou la contemplation béate d’une Russie communiste à la dérive vers l’autoritarisme. En outre, il s’interroge sur les difficultés à prendre fait et cause pour une classe sociale dont il ne fait pas partie de naissance malgré son statut d’écrivain/journaliste précaire.

Socialism, at least in this island, does not smell any longer of revolution and the overthrow of tyrants; it smells of crankiness, machine-worship and the stupid cult of Russia. Unless you can remove that smell, and very rapidly, Fascism may win. (Le Socialisme, du moins sur cette île (le Royaume-Uni, ndla), ne sent plus la révolution ou le renversement des tirants; il sent la grogne, la passion pour la machine et le culte stupide de la Russie. Tant qu’on ne retirera pas cette odeur, et très rapidement, le Fascisme pourrait vaincre.)

George Orwell, The Road to Wigan Pier, Part II, XII, 1937

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En 2017, à un autre âge du capitalisme, alors que l’exploitation des ressources naturelles et humaines est toujours à l’œuvre, que les bidonvilles n’ont pas disparu, que les tentations fascistes ne sont jamais loin, Le Quai de Wigan nous offre de vives leçons que seule une histoire ne contant pas uniquement des récits héroïques déformés peut nous enseigner. Les mots de George Orwell nous semblent résonner avec le temps présent, et connaissant les évènements qui suivirent leur publication (guerre d’Espagne à laquelle il participera avec les anarchistes catalans au nom de ses idéaux anti-fascistes puis Seconde Guerre Mondiale), il nous parait urgent de se les réapproprier pour construire ensemble des alternatives moins tragiques.

Which class do I belong to? Economically I belong to the working class, but it is almost impossible for me to think of myself as anything but a member of the bourgeoisie. And supposing I had to take sides, whom should I side with, the upper class which is trying to squeeze me out of existence, or the working class whose manners are not my manners? It is probable that I personally, in any important issue, would side with the working class. But what about the tens or hundreds of thousands of others who are in approximately the same position? And what about that far larger class, running into millions that time – the office-workers and black coated employees of all kinds – whose traditions are less definitely middle class but who would certainly not thank you if you call them proletarians? All of these people have the same interests and the same enemies as the working class. All are being robbed and bullied by the same system. Yet how many of them realise it? When the pinch came nearly all of them would side with their oppressors and against those who ought to be their allies. It is quite easy to imagine a middle class crushed down the worst depths of poverty and still remaining bitterly anti-working class in sentiment; this being, of course, a ready-made Fascist Party. (A quelle classe j’appartiens ? Économiquement, j’appartiens à la classe ouvrière, mais il m’est presque impossible de me penser comme autre chose qu’un membre de la bourgeoisie. Et en supposant que je doive prendre parti, lequel devrais-je prendre, celui de la classe dominante qui essaie de me broyer, ou celui de la classe laborieuse dont les manières ne sont pas les miennes ? Il est probable que personnellement, dans une situation grave, je prendrais celui de la classe ouvrière. Mais quid des dizaines ou centaines de milliers de gens étant approximativement dans la même position ? Et quid de cette classe encore plus grande, se comptant en millions cette fois – d’employés de toutes sortes, de bureaux ou en robe noire  – dont les traditions ne sont pas complétement de la classe moyenne mais qui ne vous remercierez certainement pas si vous les appeliez prolétaires ? Tous ces gens ont les mêmes intérêts et les mêmes ennemis que la classe ouvrière. Tous sont dépossédés et brutalisés par le même système. Pourtant combien d’entre eux en ont conscience ? Si la misère venait à les frôler presque tous prendraient le parti de leurs oppresseurs plutôt que de ceux qui furent leurs alliés. Il est assez aisé d’imaginer une classe moyenne écrasée dans les profondeurs de la pauvreté et restant amèrement anti classe ouvrière; ce qui constitue, bien sûr, un parti Fasciste en puissance.)

George Orwell, The Road to Wigan Pier, Part II, XIII, 1937

A voir sur le Web :

L’abécédaire de George Orwell dans la revue Ballast

Orwell, Pasolini, Gramsci : halte au pillage !

Orwell et le socialisme des gens ordinaires dans la revue Comptoir

Une Vie, une œuvre : George Orwell (1903-1950)

George Orwell, le journalisme appliqué à la littérature

Orwell — pour un socialisme populaire

Avec Simone Weil et George Orwell, pour un socialisme vraiment populaire

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