Questionner l’Histoire avec un grand H

History is that certainty produced at the point where the imperfections of memory meets the inadequacies of documentation. (L’Histoire est cette certitude produite au point où se rencontrent les imperfections de la mémoire et les insuffisances des archives)

Julian Barnes, The Sense Of An Ending, 2011

Si vous avez eu la chance de passer quelques années sur les bancs de l’école de la République, vous avez pu être initié-e-s à l’Histoire. Cette “matière”, soigneusement séparée des autres, reposait alors sur un livre d’Histoire et un programme d’Histoire. On y côtoyait des dates, des évènements, des noms, des lieux, des nombres de morts… qui malgré les efforts louables de certain-e-s profs, demeuraient d’une froideur n’ayant rien à envier au cours de mathématiques qui suivait parfois. A la fin de leur scolarité, c’est donc avec un certain soulagement que de nombreux-ses jeunes français-e-s peuvent fuir les embrouilles cérébrales générées par le tas de résidus sans couleurs, sans rires, sans odeurs, sans vie, de siècles d’histoires humaines qu’ont leur a bourré dans le crâne.

Heureusement, là où s’arrête l’Éducation Nationale peut commencer l’éducation populaire. Heureusement, dès que l’on cherche à comprendre et à critiquer le présent, le passé nous revient en pleine figure. Heureusement, Internet facilite désormais l’accès à des ressources immenses. Heureusement, des hommes et des femmes ont œuvré et œuvrent toujours activement pour donner à l’Histoire ses véritables attributs de science humaine et sociale. Nous souhaitons ici partager avec vous quelques pistes nous ayant redonné la joie de plonger dans les multiples histoires faisant l’Histoire.

Lorsqu’on cherche à se faire conter l’Histoire de France sur Internet, on tombe rapidement sur un homme : Henri Guillemin. Et ceci n’est pas un mal, même si nous verrons par la suite que notre enthousiasme des premiers visionnages a ensuite été nuancé par quelques critiques indispensables. En effet, la diffusion en streaming des interventions télévisées et radiophoniques d’Henri Guillemin a cette qualité essentielle de redonner le goût pour une Histoire entrainante et peuplée d’hommes et de femmes du passé partageant des situations et émotions qui nous sont familières aujourd’hui. Enregistrées dans les années 1960-1970 en Suisse, alors que télévision et radio n’étaient pas encore devenues des marchands de “temps de cerveau disponible”, ces documents constituent une porte d’entrée passionnante vers une histoire critique à se réapproprier :

exemple d’intervention sur la Commune de Paris de 1871 parmi les dizaines d’autres disponibles

Les talents de conteur d’Henri Guillemin ne doivent surtout pas nous faire perdre de vue ce qu’est la science historique. Dans la perspective de faire advenir une société réellement démocratique, cette dernière doit en effet sans cesse faire l’objet d’appropriation par chacun-e, de questions et de critiques. C’est ce que nous rappelle par exemple l’équipe de Veni Vidi Sensi dont nous vous recommandons les réalisations :

Une fois le goût retrouvé pour l’Histoire, notamment grâce à des initiatives comme celles citées ci-dessus, nous nous retrouvons face à un puits sans fond d’auteur-e-s, de chercheur-se-s, d’ouvrages tout aussi passionnant-e-s les un-e-s que les autres. Armés de notre sensibilité, de notre propre histoire individuelle et familiale, nous avons alors tout le loisir de cheminer au milieu des témoignages passés et présents de nos semblables, illustres ou anonymes.

L’historien britannique Edward P. Thompson a quant à lui insisté sur la nécessité de faire une « histoire par en bas » : cette manière-là d’écrire l’histoire se conçoit comme un « travail de sauvetage de ce qui aurait pu se passer ; un travail de rachat d’autres systèmes de significations qui, ayant perdu leur bataille pour la légitimité, ont été “oubliés” […], un travail sur la mémoire et sur le pouvoir, sur tout ce que nous avons oublié ou qu’on nous a fait oublier.

Michelle Zancarini-Fournel, Les luttes et les rêves : une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours, 2016

Aux États-Unis, l’historien Howard Zinn, décédé en 2010, est l’un des exemples les plus connus ayant consacré sa vie à promouvoir une Histoire des histoires. Publié en anglais en 1980 puis traduit en français en 2002, Une histoire populaire des États-Unis, de 1492 à nos jours, constitue un document de référence qui a fait date. Proposant un récit par les voix de celles et ceux que l’Histoire communément admise oublie, cet ouvrage a connu un succès planétaire, soulignant un intérêt grandissant pour les citoyen-ne-s du monde entier de s’émanciper des discours officiels figés. Le travail d’Howard Zinn est d’ailleurs à l’origine de plusieurs films récents : Des voix rebelles, récits populaires des Etats-Unis (The people speak) mais aussi Howard Zinn, a people’s history of US, et :

bande-annonce de Howard Zinn, une histoire populaire américaine (1)

En France, saluons le travail de Michelle Zancarini-Fournel, qui publia en 2016, Les luttes et les rêves : une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours. On peut également citer Patrick Boucheron parmi celles et ceux qui travaillent dans la direction d’une Histoire se voulant “ouverte, diverse, peuplée et entrainante”. Malgré sa spécialisation dans l’étude du Moyen-Age et notamment des villes italiennes, la récente publication du livre qu’il a codirigé, Histoire mondiale de la France, démontre son attachement à replacer un autre Histoire au centre du débat politique français. En effet, il lui semble aujourd’hui important, de ne pas laisser ce dernier ouvert aux seul-e-s défenseur-se-s d’un récit figé, centré uniquement autour des vainqueurs des luttes qui toujours définissent la vie des êtres humains, et vecteur de sentiments nostalgiques ou identitaires. Patrick Boucheron ne se prive d’ailleurs jamais de rappeler l’existence du Maitron, dont a paru en 2016 le 12ème tome. Cette œuvre colossale et collective initiée par Jean Maitron puis poursuivie par Claude Pennetier, nous rappelle que l’Histoire d’un pays comme la France ne peut se résumer à une liste restreinte de grands noms aillant dominés les foules.

Bien entendu, les charretiers n’avaient pas le temps d’aller contempler les pyramides. Elles ne les intéressaient guère. Seul les intéressait le mauvais état des charrettes. D’ailleurs, il ne convient pas, quand on est prolétaire, de s’intéresser à quoi que ce soit, en dehors de son travail. Les charretiers doivent travailler, et ils font aussi bien de laisser les pyramides et l’Histoire à ceux que l’Etat choisit pour agencer les faits historiques de la manière qui convient. Le bien-être, la paix publique et le bon ordre de l’Etat sont assurés quand le savetier s’en tient à ses savates et que le travailleur est un serviteur docile, abandonnant aux experts la tâche d’aplanir les problèmes posés par l’organisation économique du monde.

B. Traven, La charrette, VII., 1931

A voir sur le Web :

Conférence histoire du mouvement ouvrier par Mathilde Larrère et Bernard Friot

Conférence de Michelle Zancarini-Fournel autour de son livre Les luttes et les rêves

Version en ligne du livre Les luttes et les rêves : une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours

Veni Vidi Sensi

Interview de Michelle Zancarini-Fournel pour Le Comptoir

Association Mémoire des Luttes à retrouver dans notre rubrique Bavardez Ailleurs

Leçon inaugurale de Patrick Boucheron au Collège de France

Page Working Class History (en anglais)

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