Bernard Charbonneau (1910-1996)

Pourquoi bavarder avec lui ?

Bernard Charbonneau est de ces géants oubliés. En effet, le flot d’informations délirant, qui n’a cessé de grossir et de s’accéléré depuis l’après-guerre, charrie avec lui un tas de matériaux médiatiques qui détournent trop souvent le peu de cerveau disponible qu’il nous reste de penseur.se.s comme lui. Ivan Illich, Günther Anders et bien d’autres connaissent des destins similaires.

Cependant aujourd’hui, les impasses produites par le stade actuel de développement du mode de production/consommation capitaliste ne parviennent plus à être camouflées par les gardien.ne.s déclaré.e.s ou non de l’ordre en place. Dans les brèches d’un monde qui se fissure de toute part, nous redécouvrons avec joie des écrits restés endormis pendant des décennies mais qui n’ont rien perdu de leur force.

Nos lectures et extraits :

L’Hommauto, 1967

Première partie : Vivre en bagnole, 1. Historique de la bagnole

« On croit fabriquer des automobiles, on fabrique une société. »

« Le piéton est une survivance, un obstacle qui pousse parfois l’impudence jusqu’à se faire écraser. Celui qui avance à pied, il faut le mettre au pas ; la gendarmerie s’en occupe. Elle considère à juste titre tout homme de pied comme suspect : un vagabond, un hors-la-loi du code de la route ; une sorte de résidu qui traîne on ne sait pourquoi sur le bas-côté. Le piéton est forcément insolite ; déchaussé de ses pneus, dévêtu de ses tôles, l’homme sans auto est en quelque sorte à poil, aussi obscène qu’un limaçon sorti de sa coquille. Il est normal que la police l’inculpe d’attentat à la pudeur automobile. »

« Le train est à la fois massif et hiérarchisé ; il rassemble les individus, mais il oppose les classes, tandis que la bagnole atomise la société ; en principe, elle la fait éclater dans l’espace. »

2. De l’espèce et des genres automobiles

« Et au début du machinisme il faut toujours commencer par l’investissement-travail : c’est-à-dire trimer deux fois plus pour payer l’outillage qui supprimera – demain – le travail. »

3. Morphologie de la bagnole

« Mais l’efficacité ne serait-elle pas le mythe suprême, la poésie, de l’ère industrielle ? »

« Le conducteur ne serait-il pas un organe fossile, une sorte de glande plus ou moins atrophiée, qui eut une fonction décisive au démarrage de la bagnole et qui maintenant subsiste seulement par inertie ? Un beau jour ne disparaîtra-t-il pas, remplacé par quelque radar, laissant la bagnole devenir enfin vraiment automobile ? L’homme n’aura plus rien à faire qu’à se laisser transporter comme un colis : laissez-vous faire, laissez-vous aller, c’est cela la liberté. »

4. Sociologie de la bagnole

« La journée est finie, le travailleur n’a plus qu’à s’affaler sur la banquette, et au volant. Car c’est en machine que nous allons servir les machines. »

« D’année en année, la durée des transports augmente : ils sont si nombreux et si perfectionnés ! Peut-être qu’un jour l’auto nous sauvera du travail en nous empêchant d’y arriver. »

« Le despote veut priver le Peuple de pain, ou plutôt d’essence, et il l’enchaîne au trottoir en lui refusant des autoroutes. La Révolution gronde, et les triples cons vont bientôt chanter La Marseillaise. Mais si le Peuple veut aller à la Bastille en auto, il devra respecter les sens uniques. Car la bagnole, plus que Fouché, peut songer à raser Lyon, elle n’en est pas moins conservatrice. Pour ce qui est des révolutions d’ancien style, je crains qu’elle n’y renonce de peur de rayer sa carrosserie. »

« La police routière annonce une société où régnera, plutôt que le pouvoir, l’autorité de la Police.
L’auto n’a que faire de la liberté ; plus sa vitesse est grande, plus le choix se réduit. A 120, la conscience est trop lente ; un insecte réagirait mieux, et surtout un mécanisme. Ainsi le drill routier des feux rouges et vers verts forme le nouvel homme. Qu’il soit respectueux, discipliné ne suffit plus ; il le faut automatique. Et le pli qu’il aura pris dans sa voiture, il risque de le conserver partout ailleurs. Peut-être qu’un jour, en guise de chauffeur, la bagnole disposera d’une sorte de robot électronique informé en permanence par une machine cybernétique détenant toutes les données de la Circulation. L’apocalypse automobile serait évitée. Le Meilleur des Monde pourrait tourner de plus en plus vite en rond, sur place. »

Deuxième partie : Mourir en bagnole, 1. Du sacrifice automobile

« Malheureusement, si nos fins n’ont jamais été aussi incertaines, jamais nos moyens n’ont été aussi efficaces. C’est ainsi que, le transport devenant la fin du transport, un beau jour nous restons à tout jamais incrustés dans notre bagnole. A moins qu’elle ne nous éjecte en un lieu dont nul ne revient. »

« A tous les pauvres il faut des fêtes pour compenser la grisaille des jours ; et les peuples dits « développés » sont particulièrement misérables. Ils ont une bagnole, mais ils manquent d’air, d’eau, d’espace et surtout de liberté. […] Dans toute fête la vie ne s’exalte qu’opposée à la mort ; et dans celle-ci, elle nous frôle à chaque instant. Pour la société industrielle la folie du week-end, dissimulée comme toujours sous des prétextes rationnels, remplit la fonction d’une guerre ; elle est un rutilant gaspillage de richesses et de vie, dans lequel se libère l’énergie surabondante de la collectivité et de ses membres. Le désordre ronflant qui se déchaîne aux portes de la ville est la condition de l’ordre de tous les jours : abruti par son week-end l’esclave est de nouveau mûr pour la chaîne. »

2. Du cadavre automobile

« Sans doute la Terre n’est-elle plus à la mesure de l’hommauto ; pourquoi les fusées ne serviraient-elles pas à expédier la dépouille de cet éternel touriste dans le cosmos ? »

Note de Bavardages.info : on pensera ici à cet individu singulier et assez représentatif des nouveaux prophètes d’un néolibéralisme prométhéen dans sa forme la plus débile…

Conclusion : Arriver en voiture

« Déjà, dans les sociétés les plus développées du Nord se dégage de la masse du prolétariat automobile une aristocratie de piétons ou de cyclistes. Dans un monde où vivre c’est vivre assis et réagir par réflexes, quelle joie – surtout pour la jeunesse – devrait être l’usage des muscles et des sens, je ne dis pas de la pensée ! »

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