Jacques Rancière (1940-…)

Pourquoi bavarder avec lui ?

Jacques Rancière est un des philosophes actuels dont les idées, qu’il a commencé à coucher sur le papier au moment même où le néolibéralisme entendait enterrer toute alternative, résonnent plus que jamais en ce début de XXIème siècle.

Inlassable penseur de l’émancipation, Jacques Rancière nous a notamment nourri dans nos réflexions autour de la démocratie. Ce terme aujourd’hui dévoyé, mérite toute notre attention tant il peut être utiliser pour caractériser les pratiques collectives les plus progressistes comme les décisions unilatérales les plus réactionnaires.

Nos lectures et extraits :

La haine de la démocratie, 2005

De la démocratie victorieuse à la démocratie criminelle

« Le bon gouvernement démocratique est celui qui est capable de maîtriser un mal qui s’appelle tout simplement vie démocratique. »

La politique ou le pasteur perdu

« Démocratie veut dire d’abord cela : un « gouvernement » anarchique, fondé sur rien d’autre que l’absence de tout titre à gouverner. »

« L’égalité n’est pas une fiction. […] Pas de maître qui ne s’endorme et ne risque ainsi de laisser filer son esclave, pas d’homme qui ne soit capable d’en tuer un autre, pas de force qui s’impose sans avoir à se légitimer, à reconnaître donc, pour que l’inégalité puisse fonctionner, une égalité irréductible. […] Ceux qui se croient malins et réalistes peuvent toujours dire que l’égalité n’est que le doux rêve angélique des imbéciles et des âmes tendres. Malheureusement pour eux, elle est une réalité sans cesse et partout attestée. Pas de service qui s’exécute, pas de savoir qui se transmette, pas d’autorité qui s’établisse sans que la maître ait, si peu que ce soit, à parler « d’égal à égal » avec celui qu’il commande ou instruit. La société inégalitaire ne peut fonctionner que grâce à une multitude de relations égalitaires. C’est cette intrication de l’égalité dans l’inégalité que le scandale démocratique vient manifester pour en faire le fondement même du pouvoir commun. »

Démocratie, république, représentation

« Autrement dit, la représentation n’a jamais été un système inventé pour pallier l’accroissement des populations. Elle n’est pas une forme d’adaptation de la démocratie aux temps modernes et aux vastes espaces. Elle est, de plein droit, une forme oligarchique, une représentation des minorités qui ont titre à s’occuper des affaires communes. Dans l’histoire de la représentation ce sont toujours d’abord des états, des ordres, des possessions qui sont représentés, soit qu’ils soient considérés comme donnant titre à exercer le pouvoir, soit qu’un pouvoir souverain leur donne à l’occasion une voix consultative. Et l’élection n’est pas d’avantage en soi une forme démocratique par laquelle le peuple fait entendre sa voix. Elle est à l’origine l’expression d’un consentement qu’un pouvoir supérieur demande et qui n’est vraiment tel qu’à être unanime. L’évidence qui assimile la démocratie à la forme du gouvernement représentatif, issu de l’élection, est toute récente dans l’histoire. La représentation est dans son origine l’exact opposé de la démocratie. Nul ne l’ignore au temps des révolutions américaine et française. Les Pères fondateurs et nombre de leurs émules français y voient justement le moyen pour l’élite d’exercer en fait, au nom du peuple, le pouvoir qu’elle est obligée de lui reconnaitre mais qu’il ne saurait exercer sans ruiner le principe même du gouvernement. »

« La dénonciation de l’ « individualisme démocratique » est simplement la haine de l’égalité par laquelle une intelligentsia dominante se confirme qu’elle est bien l’élite qualifiée pour diriger l’aveugle troupeau. »

Les raisons d’une haine

« On sait aussi que, pour ce malheur (référendum français sur le traité établissant une constitution pour l’Europe, 2005, c’est moi qui précise) comme pour tous les troubles du consensus, les oligarques, leurs savants et leurs idéologues ont trouvé l’explication : si la science n’arrive pas à imposer sa légitimité, c’est en raison de l’ignorance. Si le progrès ne progresse pas, c’est en raison des retardataires. Un mot, indéfiniment psalmodié par tous les clercs, résume cette explication : celui de « populisme ». Sous ce terme on veut ranger toutes les formes de sécession par rapport au consensus dominant, qu’elles relèvent de l’affirmation démocratique ou des fanatismes raciaux ou religieux. […] Populisme est le nom commode sous lequel se dissimule la contradiction exacerbée entre légitimité populaire et légitimité savante, la difficulté du gouvernement de la science à s’accommoder des manifestations de la démocratie et même de la forme mixte du système représentatif. Ce nom masque et révèle en même temps le grand souhait de l’oligarchie : gouverner sans peuple, c’est-à-dire, sans division du peuple ; gouverner sans politique. »

« En inventant des institutions supra-étatiques qui ne sont pas elles-mêmes des Etats, qui ne sont comptables devant aucun peuple, ils (les gouvernants et leurs experts, c’est moi qui précise) réalisent la fin immanente à leur pratique même : dépolitiser les affaires politiques, les placer en des lieux qui soient des non –lieux, qui ne laissent pas d’espace à l’invention démocratique de lieux polémiques. »

« Le partage nouveau des pouvoirs entre capitalisme international et Etats nationaux tend bien plus au renforcement des Etats qu’à leur affaiblissement. Les mêmes Etats qui abdiquent leurs privilèges devant l’exigence de la libre circulation des capitaux les retrouvent aussitôt pour fermer leurs frontières à la libre circulation des pauvres de la planète en quête de travail. Et la guerre déclarée à l’ « Etat providence » témoigne d’une même ambivalence. On la présente commodément comme la fin d’une situation d’assistance et le retour à la responsabilité des individus et aux initiatives de la société civile. On feint de prendre pour des dons abusifs d’un Etat paternel et tentaculaire des institutions de prévoyances et de solidarité nées des combats ouvriers et démocratiques et gérées ou cogérées par des représentants des cotisants. Et en luttant contre cet Etat mythique, on attaque précisément des institutions de solidarité non étatiques qui étaient aussi les lieux de formation et d’exercice d’autres compétences, d’autres capacités à s’occuper du commun et de l’avenir commun que celles des élites gouvernementales. »

« La démocratie n’est ni cette forme de gouvernement qui permet à l’oligarchie de régner au nom du peuple, ni cette forme de société que règle le pouvoir de la marchandise. Elle est l’action qui sans cesse arrache aux gouvernements oligarchiques le monopole de la vie publique et à la richesse la toute-puissance sur les vies. Elle est la puissance qui doit, aujourd’hui plus que jamais, se battre contre la confusion de ces pouvoirs en une seule et même loi de la domination. »

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