Frédéric Lordon (1962-…)

Pourquoi bavarder avec lui ?

Ancien économiste hétérodoxe et atterré, Frédéric Lordon fait partie de celles et ceux qui ne trouvent pas d’issue satisfaisante à leurs travaux en étant cantonné à un domaine précis comme le voudrait la désormais généralisée division sociale du travail.

A la lumière de Marx ou de Spinoza, Frédéric Lordon est un des auteurs de la pensée progressiste radicale qu’il nous parait important de connaître tout en conservant notre capacité à bavarder avec lui et donc à le critiquer.

Nos lectures et extraits :

La Société des Affects, Pour un Structuralisme des Passions, 2013

Deuxième Partie : Structures
Pour un structuralisme des passions

« Chacun enchaîne ses pensées selon une certaine habitude qui résulte de la manière dont il a ordonné en son corps les images des choses, […].»

« Ainsi le néolibéralisme entreprend-il de modifier le régime de désirs et d’affects hérité du fordisme pour faire entrer les salariés dans un nouveau régime de mobilisation, plus intense – évidemment…-, dans lequel l’activité, jadis indifférente, devient l’objet non plus médiat mais immédiat, du désir. Se rendre à l’entreprise, en épouser les fins, s’approprier ses tâches, faire de ses assignations des horizons personnels, les éprouver comme des occasions parmi les plus hautes d’effectuation de ses propres puissances, en faire la part centrale de sa propre existence, toutes ces choses deviennent – ou doivent devenir – intrinsèquement désirables.»

« Devenir séditieux n’est pas faire un saut miraculeux hors de l’ordre causal mais seulement se trouver déterminer à faire autre chose. Les séditions ou les révolutions ne sont pas des moments bénis de suspensions de l’enchaînement des causes et des effets, ou de recouvrement par les hommes d’un pouvoir de création inconditionnée. C’est toujours le jeu nécessaire des puissances et des passions, mais poursuivis dans d’autres directions. »

Troisième Partie : Institutions
La légitimité n’existe pas

« Mais le conatus, effort générique de la « persévérance dans l’être », ne dit encore rien en lui-même de ce qui le détermine à diriger son élan par ici ou par là, à faire concrètement ceci ou bien cela. Or ce qui donne au conatus ses orientations déterminées, dit Spinoza, ce sont les affects. […] « J’entends par affect les affections de corps par lesquelles sa puissance d’agir est accrue ou réduite, secondée ou réprimée, et en même temps que ces affections leurs idées » (Eth., III, déf. 3). […] Les choses peuvent être dites encore plus simplement : qu’est-ce qui m’arrive ? des affections ; qu’est-ce que ça me fait ? des affects. Or, « ce que ça me fait » tourne autour de trois affects que Spinoza qualifie de « primitifs » : joie, tristesse, désir (Eth., III, 11, scolie). […] il s’ensuit des désirs et des efforts – de poursuivre les sources de joie et de repousser les causes de tristesse. L’action est donc induite par les affects. […] Les affections sont affectantes au travers du filtre de ce que Spinoza nomme l’ingenium. L’ingenium est en quelque sorte ma constitution affective, l’ensemble de mes manières d’être affecté. […] « La musique est bonne pour le mélancolique, mauvaise pour le malheureux, mais pour le sourd, elle n’est ni bonne ni mauvaise… ». […] « Les hommes se trompent quand ils se croient libres ; car cette opinion consiste en cela seul qu’ils sont conscients de leurs actes mais ignorants des causes qui les déterminent » (Eth., II, 35, scolie). »

« Lorsqu’une institution entre en crise, c’est qu’elle a rencontré, comme y est exposé chaque chose, une chose plus puissante qu’elle et qui commence à la détruire – et cette chose, ce peut-être une partie d’elle-même qui ne se reconnait plus sous son rapport caractéristique et fait maintenant sécession. Ce n’est pas que l’institution soit illégitime. C’est qu’elle est en passe de succomber. »

Puissance des institutions

« Le pouvoir d’affecter du souverain ne lui appartient pas ; celui qui règne n’est que le réceptacle d’une puissance qui n’est pas la sienne, le point en lequel s’investit et par lequel transite la puissance de la multitude avant de retomber sur la multitude. »

Quatrième Partie : Individus
La servitude volontaire n’existe pas

« La mésestime de soi est donc le produit le plus typique de la division du désir dans certaines strates, telle qu’elle détermine les individus à ne pas désirer au-delà des assignations de la division du travail. »

Les imbéciles heureux

« Ce sont nos expériences, c’est-à-dire l’intégrale de nos rencontres de situations et de choses extérieures, qui ont fait de nous ce que nous sommes – et non « nous-mêmes », comme le pense les esthètes qui revendiquent de « faire de leur vie une œuvre d’art », le sculpteur souverain coïncidant avec sa sculpture, mais aussi bien les idéologues ordinaires de « l’homme qui s’est fait tout seul », littéralement parlant le self-made man, dont on voit que la figure séduit très au-delà des limites habituelles du business. »

« Il faut le secours du Dictionnaire de l’Académie française de 1718 pour retrouver que la brigue se définit comme « poursuite vive qu’on fait par le moyen de plusieurs personnes qu’on engage dans ses intérêts ». Tout y est ! […] Le capitalisme, c’est donc le règne de la brigue érigée en principe. Et littéralement parlant on peut dire des capitalistes qu’ils sont des briguants : ils sont les bénéficiaires d’un système de brigue instituée. »

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