B. Traven (1882-1969)

Pourquoi bavarder avec lui ?

B. Traven, ou peut-être Ret Marut, ou encore Otto Feige, ou bien Hal Croves, on ne sait pas vraiment. Et ce ne sont pas les tentatives, toujours incomplètes et parcellaires, de biographies le concernant qui nous permettrons de trancher. Mais est-ce bien important dans le cas de cet écrivain anarchiste et vagabond qui affirmait avec fermeté : « Un créateur ne saurait avoir d’autre biographie que son œuvre. » Une œuvre dont on ne connait toujours pas l’étendue précise, mais qui témoigne d’une connaissance intime de la vie de celles et ceux qui sont exploités, broyés par le capitalisme et réduits au silence en ce début de XXème siècle. Notamment au Mexique, en particulier au Chiapas, où B. Traven vivra dès 1924 et jusqu’à sa mort en 1969.

Si B. Traven rejoint indéniablement un univers constellé d’auteurs aussi brillants que Balzac, Hugo, Zola, ou London, il mérite également d’être entouré par de grands noms de la littérature prolétarienne tels Ramuz, Istrati ou même Giono. De sa plume crue, sans fausse compassion mais avec la colère solidaire de l’artiste militant, B. Traven peint des tableaux qui n’ont rien à envier à ceux de Diego Rivera. Les hommes et les femmes, dominés ou dominants, loin d’être réduits à des caricatures ou portés sur un piédestal, y apparaissent sans artifice, dans toute leur humanité.

Nos lectures et extraits :

La charette, 1930

I.

« L’industriel, le capitaliste, le propriétaire terrien sont opposés, par principe, à l’éducation du prolétariat. Ils sentent, avec juste raison, qu’un prolétariat instruit constitue un danger pour leurs privilèges. Mais la vie économique est devenue tellement complexe, que l’industriel dont les ouvriers seraient ignares ne peut plus lutter contre celui qui disposerait d’un personnel intelligent et averti. »

« Qui donc aurait eu l’idée saugrenue de payer un salaire à un jeune indigène ! Il devait s’estimer heureux d’avoir été autorisé à travailler. Cela constituait, en soi, un salaire suffisant. Et il était tenu de ressentir une gratitude infinie envers son maître, parce qu’il consentait à l’occuper. »

II.

« – Cette chemise coûte cinq pesos. Entendu ? Bien. Et puisque tu ne peux me la payer maintenant, cela fera cinq pesos de plus. Mais comme tu es mon débiteur, nous disons cinq pesos supplémentaires. Et étant donné que tu ne pourras jamais me payer une telle somme, je te marque encore cinq pesos. Autrement dit, cinque plus cinq, plus… Voyons, cela fait vingt pesos, et tu es bien d’accord ?
– D’accord, patron.
Un péon ne pouvait s’acheter une chemise, quant il en avait envie. Seul son patron acceptait de la lui vendre à crédit. Il travaillait chez lui et pouvait le quitter tant qu’il lui devrait un seul centavo.
Les péons ne sont pas esclaves. L’esclavage a été aboli au Mexique au moment de la déclaration d’Indépendance, qui mit fin à la domination espagnole. L’abolition de l’esclavage au Mexique est garantie par la Constitution.
Dans une certaine partie de notre globe, si admirablement organisé, les choses vont mieux lorsque le prolétariat sait lire et calculer ; dans une autre partie de notre univers, organisé avec plus d’astuce, les choses vont mieux encore, lorsque le prolétaire n’entend rien aux chiffres et ne comprend pas l’espagnol. Ceux qui sont décidés à gagner beaucoup d’argent n’ont qu’à choisir la partie du monde qui leur convient le mieux pour y exploiter leurs semblables. Car dans ces deux mondes il y a encore des mines d’or qui attendent les audacieux. »

« Dans les maisons de Jovel il voyait des fenêtres garnies de vitres, et les boutiques étaient souvent pourvues de grands panneaux vitrés, qui laissaient voir des monceaux de marchandises et donnaient l’impression qu’il suffirait d’étendre la main pour s’en emparer. »

IV.

« Car, dans un système qui reconnait la liberté du travailleur, on peut lui faire endosser la responsabilité de ses actes. Les patrons s’arrogent alors le droit de leur imposer des réductions de salaire ou des amendes, lorsqu’ils ont commis quelque erreur. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle un tel système est plus productif, dans certains cas, que celui du servage. C’est l’unique explication valable à l’abolition de l’esclavage. Les réformateurs et philanthropes sont, en général, en retard d’un siècle, au moins. Ils suivent une voie qui leur fut tracée par l’astuce capitaliste. Un point, c’est tout. De cette manière, le gouvernement républicain est à l’abri des assauts monarchistes, lorsqu’il offre aux trafiquants de plus grandes possibilités d’enrichissement, que ne le fait la monarchie. Les théories, l’idéal d’une réforme sociale n’auront de résultats tangibles qu’à partir du moment où ils assureront à l’homme son pain quotidien. N’importe quelle idée, aussi belle soit-elle, reste enlisée dans les livres, les pamphlets et les tracts. On aura beau se réunir pour organiser des meetings destinés à enflammer l’enthousiasme, le reflet grisâtre des exigences matérielles se chargera d’étouffer l’enthousiasme le plus noble chez ceux qui ont besoin de manger pour vivre. »

VII.

« On ne paie jamais un travailleur en fonction du travail qu’il fourni, mais uniquement d’après les capacités que son maître veut bien lui attribuer. »

VIII.

« Lorsqu’un homme appartenant à la classe la plus humble et la plus déshéritée n’est plus obligé de travailler, il se soûle. Pour lui, il n’existe rien de meilleur au monde. Il ne songe même pas à profiter de ses heures de liberté. Personne ne lui a enseigné à penser par lui-même plutôt que de laisser les autres penser pour lui. Il n’a appris qu’une seule chose et la sait à fond : obéir. »

« Partout, sur la terre, les gens vulgaires éprouvent un plaisir tout particulier à écraser la tête de leurs semblables ; c’est d’ailleurs ainsi que le patron sauve sa propre tête. Toute cette rage accumulée, les haines attisées par la misère de condition désespérée trouvent un exutoire dans ces rixes entre frères. Ceci explique en outre le manque d’impétuosité et de courage viril dont ils font montre, ces miséreux, lorsque l’occasion s’offre à eux de révolutionner le système économique, une fois pour toutes, en fomentant une confusion, riche en promesses.
Cet état de choses ne pourra jamais changer au moyen d’une action raisonnée et digne d’être admirée. L’unique voie de salut, c’est l’agitation, la rupture de tout ordre. »

« Bien entendu, les charretiers n’avaient pas le temps d’aller contempler les pyramides. Elles ne les intéressaient guère. Seul les intéressait le mauvais état des charrettes. D’ailleurs, il ne convient pas, quand on est prolétaire, de s’intéresser à quoi que ce soit, en dehors de son travail. Les charretiers doivent travailler, et ils font aussi bien de laisser les pyramides et l’Histoire à ceux que l’Etat choisit pour agencer les faits historiques de la manière qui convient. Le bien-être, la paix publique et le bon ordre de l’Etat sont assurés quand le savetier s’en tient à ses savates et que le travailleur est un serviteur docile, abandonnant aux experts la tâche d’aplanir les problèmes posés par l’organisation économique du monde. »

X.

« L’Eglise conseille la charité, car la charité contribue à protéger très efficacement la propriété privée. Les hommes malheureux, les affamés, ceux qui n’ont plus rien à perdre sont prêts à se jeter sur les richesses d’autrui pour tenter de s’en emparer ; ils seraient même capables de fomenter des révolutions. Cependant, étant donné que la charité ne saurait, à elle seule, assouvir la faim de tous les affamés de la terre, elle doit se transformer et s’organiser, devenir un commerce, comme tout le reste. Les fidèles n’exercent pas la charité spontanément et de leur plein gré. Ils obéissent aux ordres de l’Eglise et donnent aux premiers mendiants qu’ils rencontrent sur leur chemin. On distribue une piécette par-ci, une autre par-là pour apaiser sa conscience. »

La révolte des pendus, 1936

XI.

« Tierra y libertad ! La terre qui vous appartient, il en faut un lopin pour chacun. Car sans terre, il n’y a pas de liberté, ni pour vous ni pour personne. »

XVI.

« Partout où quelques-uns ont tous les droits et où la masse n’a que des obligations qu’il n’est même pas permis de critiquer, le résultat est toujours le même : le chaos inévitable. »

« Ces patriotes ne protégeaient point le vieux Caudillo, mais simplement leur bifteck, et quand il s’agit de défendre son bifteck, on y met certes plus d’ardeur que pour défendre un dictateur. Les dictateurs ont des flatteurs à revendre, mais d’amis, jamais. »

XVII.

« Les soulèvements, les mutineries, les révolutions sont toujours déraisonnables en soi, car ils troublent l’agréable somnolence qui porte les noms de paix et d’ordre. »

XIX.

« Etre libre, même pendant quelques mois seulement, vaut mieux que vivre cent ans dans la servitude ! »

« Ce ne sont point les rebelles qui portent la faute de la rébellion ni des conséquences de la rébellion, généralement désagréables et pénibles pour celui qui ne manque de rien. Les responsables d’une rébellion, des actes de rebelles, ce sont ceux qui croient qu’on peut impunément et éternellement maltraiter des êtres humains, sans qu’ils se soulèvent. »

Citation apparaissant dans Viva de Patrick Deville

« Qu’il me faille quatre semaines ou quatorze heurs pour aller de Munich à Hambourg aujourd’hui, cela m’est de moindre importance, pour mon bonheur, et surtout pour ma condition humaine, que la question : Combien d’hommes, qui comme moi aspirent à la lumière du soleil, sont astreints dans les usines à devenir des forçats, à sacrifier la bonne santé de leurs organes, de leurs poumons, pour construire une locomotive. »

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