Robert Antelme (1917-1990)

Pourquoi bavarder avec lui ?

Robert Antelme fait partie de ces témoins qui par leurs actes et les écrits qu’ils-elles nous ont légués, donnent corps à une histoire trop souvent réduite ce qu’elle n’est pas.

Par son récit sensible d’un épisode que l’on résume souvent à des chiffres, des milliers de noms sur des pierres ou des lieux vidés, Robert Antelme nous expose sans détour comment l’humanité se déforme, s’érode, résiste là où tout est organisé pour la supprimer.

Nos lectures et extraits :

L’espèce humaine, 1947

Première Partie, Gandersheim

« L’oppression totale, la misère totale risquent de rejeter chacun dans une quasi-solitude. La conscience de classe, l’esprit de solidarité sont encore l’expression d’une certaine santé qui reste aux opprimés. En dépit de quelques réveils, la conscience des détenus politiques avait bien des chances de devenir ici une conscience solitaire.
Mais quoique solitaire, la résistance de cette conscience se poursuivait. Privé du corps des autres, privé progressivement du sien, chacun avait encore de la vie à défendre et à vouloir.»

« Si nous ne travaillons plus, nous devons être à tuer. Nous ne pouvons pas continuer d’exister comme ça, les bras ballants. Nous sommes servants des pierres, épaules à poutres, mains à marteaux, et si les pierres, les poutres et les marteaux se dérobent, le scandale éclate, nous sommes sans raison d’être, sans excuse, nous empoisonnons l’usine. »

« Il était content d’avoir choisi. Il n’avait plus à encourir la méfiance des maîtres. Il était du côté du bien. Les coups que recevaient les types durcissaient définitivement cette conscience d’être dans le bien. On ne peut pas recevoir des coups et avoir raison, être sale, bouffer des épluchures et avoir raison. »

« Ils ont voulu faire de nous des bêtes en nous faisant vivre dans des conditions que personne, je dis personne, ne pourra jamais imaginer. […] pour tenir, il faut que chacun de nous sorte de lui-même, il faut qu’il se sente responsable de tous. Ils ont pu nous déposséder de tout mais pas de ce que nous sommes. Nous existons encore. »

Deuxième Partie, La route

« C’est parce que nous sommes des hommes comme eux que les SS seront en définitive impuissants devant nous. C’est parce qu’ils auront tenté de mettre en cause l’unité de cette espèce qu’ils seront finalement écrasés. Mais leur comportement et notre situation ne sont que le grossissement, la caricature extrême – où personne veut, ni ne peut sans doute se reconnaître – de comportements, de situations qui sont dans le monde et qui sont même cet ancien « monde véritable » auquel nous rêvons. Tout se passe effectivement là-bas comme s’il y avait des espèces – ou plus exactement comme si l’appartenance à l’espèce n’était pas sûre, comme si l’on pouvait y entrer et en sortir, n’y être qu’à demi ou y parvenir pleinement, ou n’y jamais parvenir même au prix de générations -, la division en races ou en classes étant le canon de l’espèce et entretenant l’axiome toujours prêt, la ligne ultime de défense : « Ce ne sont pas des gens comme nous. » »

« Que tout ce qui masque cette unité dans le monde, tout ce qui place les êtres dans la situation d’exploités, d’asservis et impliquerait par là même, l’existence de variété d’espèces, est faux et fou ; et que nous en tenons ici la preuve, et la plus irréfutable preuve, puisque la pire victime ne peut faire autrement que de constater que, dans son pire exercice, la puissance du bourreau ne peut être autre qu’une de celles de l’homme : la puissance de meurtre. Il peut tuer un homme, mais il ne peut pas le changer en autre chose. »

« Tant qu’on est vivant on a une place dans l’affaire et on y joue un rôle. Tous ceux qui sont là, sur le trottoir, qui passent en vélo, qui nous regardent ou ne nous regardent pas, ont un rôle, qu’ils jouent, dans cette histoire. Tous, ils font quelque chose par rapport à nous. »

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